Les enseignantes en Afrique

Une représentation équilibrée des enseignantes et des enseignants dans les salles de classe crée un environnement sain, dans lequel les enfants et les jeunes accèdent à la sagesse et aux conseils d’adultes aux expériences, attitudes et compétences variées. La présence d’enseignantes est toutefois assez réduite dans deux régions du monde. Dans plus de la moitié des pays d’Afrique subsaharienne et d’Asie du Sud-Ouest, les femmes représentent moins de 20 % des enseignants du secondaire.

La sous-représentation des femmes pose problème. Des femmes enseignantes sont nécessaires pour plusieurs raisons. Premièrement, elles proposent des modèles de rôle professionnels accessibles et permanents. Deuxièmement, les parents se sentent plus à l’aise lorsque des enseignantes sont présentes dans les écoles parce qu’ils supposent que cette présence réduit la violence et le harcèlement sexuel. Les enseignantes font elles aussi l’expérience de la violence et du harcèlement sexuel et pourtant, leur présence crée un environnement plus sûr. Troisièmement, les femmes seront probablement plus sensibles aux besoins émotionnels des élèves, en particulier à ceux des filles.

Un groupe de chercheurs de l’université du Maryland a proposé d’étudier les raisons de la sous-représentation des enseignantes. Nous avons choisi d’étudier quatre pays d’Afrique subsaharienne (Liberia, Tanzanie, Togo et Ouganda)[1]. Ces quatre pays ont confirmé plusieurs réalités que nous soupçonnions et nous ont permis de mieux comprendre la prévalence et l’étendue de cette situation.

Pour les femmes, les réalités du monde rural représentent un facteur de dissuasion considérable à la fois pour entrer dans la carrière d’enseignante et pour y rester. Les enseignantes, par le biais de messages forts et récurrents de socialisation des genres, sont chargées de prendre soin de leur famille et de leurs enfants. Dès lors, elles vivent plus difficilement que les hommes les conditions de vie dures des zones rurales, qui se caractérisent par l’absence d’électricité et d’eau, un accès limité aux services de santé et des logements insuffisants. L’absence de toilettes et d’eau accessible (dans les zones rurales mais aussi, dans une moindre mesure, dans les établissements scolaires urbains) est un défi pour l’hygiène et touche aussi bien les filles que les enseignantes. De nombreuses enseignantes (comme les autres femmes dans la société africaine) se marient jeunes. De ce fait, au moment où elles sont affectées à un poste, la plupart des enseignantes ont des enfants. L’absence de logements adéquats est donc un obstacle majeur.

Les difficultés liées au paiement des salaires sont ressenties plus fortement par les enseignantes que par leurs collègues masculins en raison des heures que prend le trajet en bus jusqu’à la ville la plus proche pour encaisser leur chèque et de la nécessité fréquente de passer la nuit sur place. Lorsque l’état des routes est mauvais et que les précipitations sont abondantes, le transport terrestre prend du temps et coûte cher. Étant donné que de nombreuses enseignantes ont des enfants et des responsabilités familiales, le temps passé loin de la maison crée des difficultés particulières.

La formation des femmes au métier d’enseignante est influencée négativement par l’absence d’infrastructures de logement pour des femmes avec enfants dans les centres de formation. Les autorités éducatives ont tendance à envisager les enseignantes comme des femmes célibataires et sans enfants. Souvent, c’est la situation inverse qui prévaut. De nombreuses jeunes femmes sont donc privées d’accès aux programmes de formation des enseignant(e)s.

Une autre cause de la sous-représentation des femmes enseignantes dans les pays subsahariens étudiés est le fait que, lorsque les économies n’offrent pas de bons emplois dans le secteur formel, les hommes s’intéressent aux emplois dans l’enseignement, qui apportent un statut de fonctionnaire et des avantages tels qu’une assurance maladie, un plan de pension et des possibilités d’avancement de carrière. Les salaires des enseignant(e)s sont bas, aussi bien pour les femmes que pour les hommes ; cependant, ces derniers peuvent plus aisément compléter ce salaire que les femmes en ayant un autre emploi, comme le tutorat, en dehors des heures de cours.

Nous avons constaté que les enseignantes ont un impact considérable dans les écoles des quatre pays étudiés. En raison des rôles attribués aux femmes et aux hommes dans les pratiques culturelles patriarcales des quatre sociétés, les femmes sont plus susceptibles que leurs collègues masculins de prêter attention aux élèves, d'être plus sensibles à leurs besoins émotionnels, d’être plus conscientes des différents types de privations matérielles et sociales dont les élèves peuvent souffrir. Les avantages des services de soutien sont apparus dans nos entretiens lorsque les enseignantes ont évoqué le fait qu’elles parlent aux filles en privé et vont les voir chez elles pour comprendre leurs absences ou leur changement de comportement. Ces enseignantes étaient conscientes de conditions de vie des filles à la maison et ont constaté des cas d’extrême pauvreté, des grossesses non désirées ainsi que des viols, voire des cas d’inceste.

La plupart des systèmes éducatifs nationaux continuent de ne pas s’intéresser aux besoins spécifiques liés au genre des enseignant(e)s. Deux exemples en sont l’absence d’allocations spécifiques pour le logement ou d’autres types de difficultés et l’absence de politiques de soutien permettant de recruter davantage de femmes dans les programmes de formation des enseignant(e)s.

Les politiques générales en faveur du développement national font aujourd’hui largement référence à l’éducation. Des documents comme la Déclaration d’Incheon (2015) ont confirmé une nouvelle vision de l’éducation, fondée sur une « éducation inclusive et équitable de qualité et un apprentissage tout au long de la vie pour tous »[2]. Mettant l’accent sur l’égalité entre les sexes, la Déclaration d’Incheon propose d’intégrer la dimension de genre dans la formation et le programme de cours des enseignant(e)s et l’élimination de la discrimination et de la violence sexiste en milieu scolaire. Au sujet des enseignant(e)s, la déclaration affirme que : « Nous ferons en sorte que les enseignants et les éducateurs aient les moyens d’agir, qu’ils soient recrutés de manière adéquate, qu’ils reçoivent une formation et des qualifications professionnelles satisfaisantes, et qu’ils soient motivés et soutenus au sein de systèmes gérés de manière efficace et efficiente, et dotés de ressources suffisantes » (p.iv). Il est à espérer que ces intentions soient élargies pour reconnaître l’importance d’une représentation plus équilibrée des enseignantes dans les écoles et les salles de classe.



[1]Stromquist, N.P., Klees, S. et Lin, J. (éd.). Women Teachers in Africa:  Challenges and Possibilities.New York : Routledge, 2017.

[2]Forum mondial sur l’éducation 2015. Déclaration d’Incheon, Éducation 2030 : Vers une éducation inclusive et équitable de qualité et un apprentissage tout au long de la vie pour tous, Incheon, République de Corée : Forum mondial sur l’éducation, 19 au 22 mai.


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Nelly P. Stromquist

Nelly P. Stromquist est professeure à l'université de Maryland. Ses travaux de recherche portent sur les questions suivantes: genre et éducation, éducation populaire et non-formelle, mouvements sociaux dans le secteur éducatif, politiques d'équité au niveau mondial et national, impact de la mondialisation sur l'éducation et en particulier sur l'identité des enseignants. Elle analyse les phénomènes éducatifs d'un point de vue sociologique basé sur la théorie critique.

 

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