#DUDH70 – « Une lutte pour survivre et prospérer dans une dictature », par Marie Antoinette Corr

Dans son livre « Mein Kampf », Hitler a déclaré « si vous dites un mensonge suffisamment gros et vous continuez à le répéter, les gens finiront par le croire ». Le dictateur Yahya Jammeh a su comment terroriser le peuple en le menaçant et en l’amadouant. Lorsqu’il déclara « la Gambie deviendra une superpuissance économique en 2012 », quasiment toute la population l’a glorifié. Voici le mensonge qu’ont vécu les Gambien(ne)s pendant 22 ans, sous l’effet de la peur, de l’intimidation, de la contrainte et même des menaces de mort. Comme le dit un adage gambien: « Pour soumettre un peuple, agitez un gros bâton, battez quelques personnes sans merci puis cassez le bâton; à chaque fois que vous toussez, tout le monde rentra dans le rang ». « Enterré six pieds sous terre » est devenu le mantra réduisant chacun à la soumission.

Arrivé au pouvoir à l’issue d’un coup d’état sans effusion de sang en 1994, Jammeh mit en place une culture d’oppression, de torture et de corruption s’immisçant dans tous les domaines de la vie en Gambie. Les Gambien(ne)s furent ainsi torturé(e)s, violé(e)s, emprisonné(e)s ou abattu(e)s et tué(e)s pour avoir manifesté pacifiquement et contraint(e)s de suivre de faux programmes de traitement contre le VIH; des familles furent également droguées et tuées au nom de la « purification des sorcières ».

En septembre 2016, la Gambie ne pouvait même pas produire une seule aiguille, et encore moins devenir un acteur majeur. Un sac de riz coûtait trois fois plus que dix ans auparavant et le gouvernement voulait toujours nous faire croire que les choses allaient s’améliorer. Les enseignant(e)s comptent parmi les fonctionnaires les moins bien rémunérés mais nous avons été priés de rentrer dans le rang.

La Recommandation OIT/UNESCO n°1966 concernant la condition du personnel enseignant a servi de norme pour la profession enseignante vis-à-vis de leurs droits et de leur statut professionnel. En adoptant la Recommandation, le gouvernement a reconnu l’importance fondamentale de disposer d’un personnel hautement qualifié et équipé pour enseigner à la prochaine génération. Bien que les gouvernements prétendent soutenir les valeurs et principes de la Recommandation, en réalité, nombre d’entre eux ne sont pas respectueux des droits que celle-ci garantit et ne mettent pas en œuvre des politiques qui s’y conforment. La Gambie n’est pas une exception à cet égard.

Le Gambia Teachers Union, représentant la voix des enseignant(e)s, a été confronté au dilemme suivant: comment apaiser le système et survivre au statut quo tout en obtenant gain de cause? Eurêka! Le ministre de l’Enseignement primaire et secondaire, un enseignant issu de nos rangs, devint ainsi notre pare-feu.

Les Objectifs de développement durable, associés à l’initiative de mise en œuvre accélérée de l’Education pour Tous, devinrent dans ce contexte le moyen par lequel la junte manipula les citoyennes à leur plus grand avantage: en construisant de nombreuses écoles dans l’ensemble du pays tout en promouvant l’image du président, comme homme du peuple qui ambitionnait de supprimer l’analphabétisme en Gambie à l’horizon 2020. D’où son titre de « Babili Masa », ce qui signifie « Le roi bâtisseur de solutions » ou « Celui qui comble les lacunes »

Le 16 décembre 2016 marqua l’avènement d’un nouvel ordre, porté par le slogan « la Gambie a décidé », lorsque Yahya Jammeh perdit le pouvoir à l’issue d’une élection très transparente. En réalité, ce dernier était si confiant qu’il demanda le comptage des voix sur-le-champ, sonnant lui-même la fin de son pouvoir.

Le souffle du changement démocratique gagna l’ensemble de la Gambie en janvier 2017, lors de l’investiture du président Adama Barrow, qui prit immédiatement des mesures pour annuler toutes les lois draconiennes, autoritaires et répressives qui avaient maintenu Jammeh au pouvoir pendant 22 ans.

La direction du Gambia Teachers Union maintint quant à elle sa position de travailler étroitement avec le nouveau gouvernement, comme elle l’avait fait avec les gouvernements précédents, et eut une série de réunions avec le bureau du secrétaire général du président afin d’exiger le respect des droits des enseignant(e)s. 

Les points soulevés sont multiples et incluent: une majoration de l’indemnité de logement et de loyer pour les enseignant(e)s, l’amélioration des salaires des enseignant(e)s, le recrutement d’enseignant(e)s diplômé(e)s, suspendu en raison de contraintes budgétaires,une évolution de carrière plus rapide pour les enseignant(e)s; le besoin d’affecter une part appropriée du budget (au moins 20%) aux frais autres que les salaires à l’échelle de l’école afin de fournir des moyens et matériels d’apprentissage suffisants en vue de meilleurs résultats d’apprentissage; l’augmentation des lignes budgétaires liées à la construction de logements du personnel dans les provinces; l’amélioration des conditions de travail du personnel de soutien à l’éducation ; et enfin la nécessité de mettre en place la commission dite « Teaching Service Commission » afin de relever les défis actuels.

Par ailleurs, l’initiative de la société civile #GambiaHasDecided en faveur de la démocratie marqua un nouveau chapitre du milieu socio-politique de la Gambie. Des efforts ont par la suite été entrepris pour repositionner le mouvement syndical, accroître sa visibilité et sa capacité à participer efficacement à tous les processus de prise de décisions afin de construire une nouvelle Gambie pacifique. Les dirigeants de deux centrales syndicales nationales, le  Gambia Labour Congress et le Gambia National Trade Union Congress, ainsi que le Gambia Teachers Union et le Gambia Press Union, et en collaboration avec la Confédération syndicale internationale, ont signé un accord en 2017. L’accord a pour but de créer un mouvement syndicat uni, fort et dynamique, reconnu par le gouvernement et la communauté internationale qui sera en mesure de représenter les droits des classes populaires gambiennes.

Il est important de remarquer que le gouvernement d’Adama Barrow a répondu de manière positive et a depuis pris des mesures et promis de continuer à travailler avec le Gambia Teachers Union afin d’améliorer le sort des enseignant(e)s.

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Le 10 décembre 2018 marque le 70e anniversaire de la Déclaration universelle des droits humains (DUDH). En garantissant le droit de former des syndicats, la liberté d’expression et le droit de chacun à une éducation de qualité, cette déclaration continue à être une source d’inspiration pour les enseignant.e.s et syndicalistes du monde entier. Le respect des droits humains requiert une éducation et une lutte permanentes. Pour fêter la DUDH, l’Internationale de l’Education publie une série de blogs où des syndicalistes réfléchissent à leurs combats et leurs réalisations. Ces articles reflètent l’engagement des syndicats de l’éducation, dans toutes les régions et toutes les communautés, pour défendre et faire progresser les droits humains et libertés de chacun.


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Marie Antoinette Corr

Marie Antoinette Corr est la secrétaire générale du syndicat des enseignants gambiens (GTU) et membre du comité exécutif de l’IE pour la Région Afrique.

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