"L'école italienne en danger", par Francesco Sinopoli.

Le Secrétaire général de la Fédération des travailleurs de la connaissance de la Confédération générale italienne du travail (CGIL) réagit à la suspension de l’enseignante de Palerme Rosa Maria Dell’Aria. L’enseignante subit cette sanction parce qu’elle n'aurait pas surveillé le travail de ses élèves de 14 ans qui, au cours de la journée de la commémoration, ont présenté une vidéo-projection qui rapprochait la promulgation des lois raciales de 1938 et le décret ‘sécurité’ préparé par le ministre de l’Intérieur Matteo Salvini.--

Au nom de la FLC CGIL et de toute la CGIL, j’ai écrit à la Professeure Dell’Aria afin de lui exprimer notre solidarité et notre soutien suite à la sanction qu’elle est contrainte de subir ces jours-ci, ô combien dramatiques et pénibles pour elle, au cours desquels elle devra se passer d’enseigner, d’interagir avec ses étudiant·e·s et de fréquenter l’école dans laquelle elle a si longtemps enseigné.

Il était crucial de lui dire qu’elle n’était pas seule, et que sa situation est désormais la nôtre, pas uniquement suite à une indignation, mais parce qu’à travers la punition qui lui est infligée ainsi qu’à ses élèves, c’est le système scolaire entier qui est puni, dans sa liberté d’éduquer et d’instruire, dans son autonomie de pensée et dans sa capacité d’enseigner la réalité du monde. C'est tout le corps enseignant qui a été brutalisé, pas uniquement celui du lycée de Palerme. Le message est clair et il est de notre devoir de le détruire. Ensemble.

Les explications fournies par le Bureau des affaires scolaires régional de Palerme, qui a émis la mesure disciplinaire, semblent franchement farfelues lorsqu'il soutient que « la liberté d'expression n'est pas la liberté d’insulter et le rapprochement des lois raciales et du décret ‘sécurité’ est une déformation de la réalité ». On se demande vraiment qui s'est senti insulté. On se demande si dans les écoles publiques la pensée critique des étudiant·e·s doit être considérée comme une insulte proférée par les institutions.

Pour ce qui a trait à l’évaluation « de la réalité », on se demande si les étudiant·e·s, en rapprochant les conditions inhumaines des migrant·e·s actuel·le·s, déterminées par ces lois infâmes et racistes, à celles des Juifs·Juives après 1938 en Italie, justement à l’occasion de la Journée de la commémoration de la Shoah, n’ont pas peut-être commis ce crime de « lèse-majesté », au point de faire intervenir la Divisione Investigazioni Generali e Operazioni Speciali della Polizia di Stato (ou police antiterroriste, DIGOS) au sein du corps enseignant, une décision très dangereuse qui soulève l’indignation.

La perception de la réalité et un acte de liberté critique des étudiant·e·s se transforment en crime, au point de suspendre une enseignante chevronnée, sensible et compétente. Mais dans quelle « réalité » vivons-nous? Quelle limite a été franchie? Qui cherche-t-on à viser?

L’école publique italienne est depuis longtemps l’objet des attentions de certains hommes politiques parfois intervenus de façon claire et transparente, d'autre fois plus subrepticement. Ils ont commencé par essayer de transformer nos écoles en entreprises rivales, en transformant les chef·fe·s d’établissement en shérifs, tentative que nous avons clairement enrayée.

Puis, ils ont tenté de discréditer l’école publique en se saisissant du budget de l’Etat, en réduisant constamment les ressources financières et humaines. Aujourd’hui, finalement, le cercle se referme: lorsque la DIGOS pénètre dans une école, cela signifie que le contrôle est devenu politique et répressif, et qu’il terrorise les élèves lorsqu’ils s’écartent de la « pensée conventionnelle » et interprètent librement la réalité dans laquelle nous vivons.

Si la DIGOS décide de l’enseignement à dispenser aux étudiant·e·s tant du point de vue contenu que de la méthode, cela signifie que ses enfants ont eu raison de souligner le rapprochement entre 1938 et notre époque.

Je conclurai avec les formidables mots que l’un de ses collègues de Catane, le professeur Marco Pappalardo, lui a adressés et qui ont été publiés dans le quotidien Avvenire: « je pense qu’il faut se mobiliser massivement, élèves, enseignants, chefs d’établissement, personnel, syndicats, pour la soutenir et envoyer un message clair ».

Nous nous mobilisons en tant que syndiqué·e·s et nous sommes également prêts à participer économiquement en vue d'annuler les conséquences économiques de cette sanction, non pas comme un geste de « charité intéressée » mais comme un geste politique courageux, à l'instar des anti-fascistes en 1938 à l'attention des condamné·e·s à l'exil.

Note : ce texte est une adaptation de la lettre ouverte du même auteur à l’intention de la prof. Dell’Aria, publiée le 17 mai 2019 sur HuffPost.


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Francesco Sinopoli

Francesco Sinopoli est le Secrétaire général de la FLC-CGIL depuis 2016. Après avoir longuement participé à la vie associative estudiantine à l’Université de Bologne, il devient coordinateur national de l’Union des universitaires en 1998. En 2001, il débute son activité syndicale pour la CGIL, au sein de la Chambre du travail de Bologne. De 2003 à 2005, il officie au NIDIL CGIL nazionale, la structure qui s’occupe du travail atypique. Depuis 2006, il travaille pour la FLC CGIL nazionale, puis occupe, depuis 2010 jusqu'à présent, les fonctions de secrétaire général.

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